Entretien avec Valérie Pécresse

Être aux côtés des maires, c'est leur donner les moyens d'une grande ambition

Pour Valérie Pécresse, « il faut construire encore et encore, et surtout, il faut construire des quartiers entiers ». Selon la présidente du Conseil Régional d’Île-de-France, «  chaque maire est légitime sur son projet urbain », et le rôle de la Région est de les aider et de leur simplifier la vie.

Jean-Pierre Gonguet : Lors du colloque sur le Grand Paris des Maires, la plupart des élus sont apparus inquiets sur l’impact du Grand Paris Express. Ils pressentent des modifications de population considérables mais ils ne savent pas précisément lesquelles ni, surtout, comment les maîtriser. Certains craignent la gentrification, d’autres la redoutent, mais dans les deux cas ils sont à la recherche d’aides et de conseils. Ils n’ont guère l’impression que la Métropole les aide et attendent peut-être plus de la Région. Vous avez été élue en 2015 avec une liste de « maires reconstructeurs ». Comprenez-vous aujourd’hui qu’ils soient parfois un peu désorientés, un peu perdus ?

Valérie Pécresse : Il faut garder les idées claires. L’arrivée de nouveaux transports est une chance pour l’Île-de-France. Pour son attractivité économique comme pour la qualité de vie des Franciliens. Mais, évidemment, cela va attirer les classes moyennes dans une Île-de-France où la pression sur le logement est colossale, et où, malheureusement, on ne construit pas assez. En 2015, après mon élection, j’ai réuni les maires pour leur expliquer qu’ils devaient être des bâtisseurs. La plupart d’entre eux s’étaient pourtant fait élire contre les projets urbains de leurs prédécesseurs, mais ils devaient comprendre que les Franciliens, mais aussi les promoteurs et les architectes, avaient peur que l’on s’arrête de construire. Le coût du logement est colossal pour les Franciliens, et il y a une vraie demande de logements insatisfaite. Il faut donc construire encore et encore. Et il faut surtout construire des quartiers entiers. Trop longtemps, certains ont espéré qu’en détruisant le pavillonnaire et en reconstruisant du collectif à la place, en reconstruisant la ville sur la ville, on arriverait à faire face à la demande de logements. C’est une erreur. Il faut arrêter d’« ultra densifier » les villes d’aujourd’hui. La ville de demain a besoin d’espaces verts, d’oxygène, de verdissement, de désimperméabilisation des sols et de commerces ou lieux de service. Pour cela, il faut pouvoir construire de nouveaux quartiers et, donc libérer du foncier disponible.

Jean-Pierre Gonguet : Ce foncier disponible est-il vraiment suffisant pour permettre de répondre à la demande ?

Valérie Pécresse : J’avais un peu cette idée en tête que le foncier disponible n’existait pas, ou ne suffisait pas. En prenant la présidence de l’Établissement public foncier d’Île-de-France, j’ai vu qu’il existait, et qu’il fallait rediscuter avec l’État des orientations de l’établissement. Donc, la première chose que j’ai faite a été de changer la stratégie de l’EPFIF. De tout « débureaucratiser ». Il y avait trop de normes en plus de ce que contenait la loi, sur le logement social notamment, donc trop de contraintes pour les maires, qui les dissuadaient de construire. J’ai voulu poser un principe simple : la norme, c’est la loi. La loi, rien que la loi !

Une véritable mixité sociale, ce n’est pas plus de 30 % de logement social par quartier.

J’ai ainsi rendu de la liberté aux maires en leur donnant une seule ligne de conduite : si vous êtes en rattrapage de logement social parce que vous ne respectez pas la loi SRU, respectez votre contrat de rattrapage. Mais ni plus, ni moins. J’ai de plus expliqué à l’EPFIF que si l’acquisition est l’objet même de sa mission, son objectif, c’est la vente de foncier. J’ai donc inversé leurs priorités pour les mettre dans une logique d’accompagnement des projets des maires. La plupart des maires sont très contents de la nouvelle façon de travailler de l’EPFIF en accompagnement de leurs projets. Un maire est élu pour faire son projet. Il est légitime sur son projet urbain et pour l’aider, il faut qu’on lui apporte du foncier rapidement, car le vrai problème de l’Île-de-France, c’est le temps que mettent les projets à sortir de terre. Dans une région où il y a une telle demande sociale, une telle urgence sociale, il faut sortir les projets bien plus vite et construire des quartiers entiers, des quartiers de mixité sociale. J’assume totalement, même si cela ne plaît pas trop à certains maires communistes, qu’une véritable mixité sociale aujourd’hui dans une ville, ce n’est pas plus de 30 % de logement social par quartier. Il faut du logement social dans chaque quartier, mais pas plus de 30 %.

Jean-Pierre Gonguet : Sinon ?

Valérie Pécresse : Sinon, on crée des écoles ghettos. Et, si l’on crée des écoles ghettos, on bloque l’ascenseur social, et on fait fuir les classes moyennes. Les classes moyennes ont la double obsession de la sécurité et de l’avenir de leurs enfants. Les quartiers de mixité sociale sont donc nécessaires, mais avec, majoritairement, des classes moyennes, de manière à ce que les habitants moins favorisés aient la chance de bénéficier des mêmes écoles et des mêmes services que les classes moyennes. Nous avons donc fait une norme anti-ghetto. Je reconnais qu’elle n’est pas très bien passée auprès de certains maires, mais j’assume : la Région ne financera plus le logement social là où il y en a déjà plus de 30 %. Il faut faire plutôt de l’accession sociale à la propriété, du logement intermédiaire, pour ramener les classes moyennes dans les banlieues populaires.

Jean-Pierre Gonguet : Est-ce que cela peut permettre aux maires de garder un certain contrôle sur les évolutions de population ?

Valérie Pécresse : On ne peut pas contrôler les évolutions de population. En revanche, on peut avoir des stratégies d’équilibre territorial. C’est plutôt sur cette question que je souhaite avancer. J’entends tout à fait la crainte de certains habitants qui se disent qu’ils vont enfin voir arriver des transports mais que, peut-être, ils n’en bénéficieront jamais, car ils seront, eux, poussés hors de la ville. Mais cela ne va pas du tout se passer comme cela. Ne serait-ce qu’à cause de l’obligation de relogement dans la ville, même si elle est parfois un casse-tête pour les maires. Là, la Région aide les maires à trouver les terrains, elle les aide dans une stratégie d’un développement plus harmonieux de leur ville.  La Région est là pour aider les maires. Je me considère un peu comme un chef d’orchestre des maires. Il faut vraiment casser les ghettos. Il existe aujourd’hui des quartiers de non-droit dont les classes moyennes sont parties. L’arrivée des nouvelles gares du Grand Paris Express peut nous aider à complètement rebattre les cartes, à rééquilibrer ces villes, à y faire revenir des classes moyennes tout en obligeant celles qui sont carencées en logement social à reconstruire. C’est ma feuille de route et je passe mon temps à aller voir les maires des villes carencées pour leur dire : « Construisez, construisez du logement social. Vous avez besoin de logement social pour vos villes, pour vos habitants ».

Il faut que l’on retrouve l’esprit village dans chaque ville de banlieue.

Jean-Pierre Gonguet :  Une enquête de l’économiste Philippe Moati montre que 70 % des Franciliens quitteraient la ville s’ils en avaient la possibilité. Ils supportent de plus en plus mal le stress de la ville. Ils rêvent de vivre dans un village. Mais un village au cœur de la ville. Comment répondre à des demandes aussi contradictoires ?

Valérie Pécresse : D’abord en ne détruisant pas le pavillonnaire ! Le pavillonnaire est l’âme d’une ville, le rêve des Franciliens. Il ne faut pas priver les gens de leur rêve. Tout le monde n’habitera pas dans un pavillon, mais le fait qu’on ait encore des quartiers pavillonnaires, des jardins, des squares et un cœur de ville qui fasse cœur de village, rend la ville attractive. Mon projet pour l’Île-de-France, c’est le contraire du métro-boulot-dodo. Il faut que l’on se transporte moins et que l’on vive mieux en ayant plus de services et de commerces de proximité. Que l’on retrouve l’esprit village dans chaque ville de banlieue. Chaque ville de banlieue doit avoir aujourd’hui une palette de services identique à celle d’une ville de même taille hors de l’Île-de-France. Une ville de 50 000 habitants hors de l’Île-de-France a tout : l’offre culturelle, les espaces verts, les musées, les commerces de proximité. C’est vers cela qu’il faut tendre. Et c’est pour cela que nous lissons les heures de pointe, que nous développons le télétravail et la qualité de vie, ou que nous préservons le patrimoine d’intérêt régional.

Jean-Pierre Gonguet :  Des villes beaucoup plus vertes et plus servicielles changeraient cette aversion des Franciliens ?

Valérie Pécresse : Bien sûr ! Nous sommes en train de verdir. À la Région, nous avons une agence d’espaces verts. Lorsque je suis arrivée, je me suis aperçue qu’elle avait été complètement dévoyée de son objet. L’objet d’une agence des espaces verts en Île-deFrance doit être de mettre de l’espace vert en zones carencées. Or elle était devenue une sorte d’agence foncière chargée de transférer des terres que les agriculteurs voulaient vendre à des agriculteurs qui voulaient s’installer. Nous étions propriétaires de milliers d’hectares dans la grande couronne, dans des zones nullement carencées en espaces verts, qu’on donnait en location à des agriculteurs. Cela n’avait plus rien à voir avec ce que devrait être une telle agence. Je l’ai complètement recentrée, lui ai demandé de revendre tous ces espaces verts en zones non carencées pour se concentrer sur la création d’espaces verts. Nous nous sommes fixé l’objectif de devenir producteurs nets d’espaces verts en 2024, alors que l’Île-de-France a été destructrice de centaines d’hectares d’espaces verts par an, tous les ans, depuis des décennies.

Jean-Pierre Gonguet : Mais comment analysez-vous cette aversion grandissante pour la ville ?

Valérie Pécresse : Les Franciliens n’aiment pas la ville parce que la ville est hostile. Par le passé, nous avons fait des choix urbains qui ne sont plus adaptés. Ils n’étaient déjà pas adaptés à l’époque, mais le bétonnage, la ville minérale, étaient des symboles de modernité à la fin du 20e siècle. Il faut faire l’inverse. Il faut désimperméabiliser. Bien sûr que la vie est dure dans certains quartiers : il n’y a plus d’arbre, plus d’eau, plus de verdure, alors que l’on a de plus en plus besoin d’îlots de fraîcheur, de pataugeoires pour les gamins, et d’arbres, surtout des arbres ! Les arbres, ça pacifie, ça apaise, ça donne une certaine élégance, une certaine dignité à la ville. L’anti-métro-boulot-dodo, c’est la ville verte, ce sont des quartiers écologiques innovants. La Région veut financer une centaine de quartiers innovants et écologiques. Nous en avons déjà plus de quarante en construction.

Il faut refaire un urbanisme de rues.

On a perdu cet esprit village. Dès que l’on retrouve un urbanisme plus doux, qui n’est plus un urbanisme de barres, de tours et de dalles, mais un urbanisme de rues, on a un apaisement, une vraie pacification. Je prends souvent l’exemple de la Seine-Saint-Denis, mais je pourrais prendre aussi celui des Yvelines où l’on a cassé cet urbanisme de cubes avec des petites ouvertures pour un urbanisme plus doux, avec des appartements avec beaucoup d’ouvertures, de lumière, de verre, et une logique de rues. L’urbanisme des années 1980 n’a pas été un urbanisme dense, contrairement à ce que l’on pense, car un urbanisme de tours sur dalles n’est pas un urbanisme dense. Il faut refaire un urbanisme de rues. D’abord, en termes de sécurité, cela rassure. Ensuite, cela permet l’installation de commerces. Toujours pour des raisons de sécurité, les commerçants préfèrent être ensemble. Partout où on l’a fait, de Meaux à Mantes-la-Jolie, où à Maurepas où je viens d’inaugurer un nouveau quartier, cela donne envie. Dans ces quartiers-là, on ne différencie pas le logement social du logement de standing. Cette indifférenciation des façades est capitale.

Jean-Pierre Gonguet : La Région a-t-elle les moyens de pousser à cet urbanisme de rues et de quartiers, cet urbanisme pour « déghettoïser » ?

Valérie Pécresse : J’avais discuté des quartiers ghettos avec Gérard Collomb lorsqu’il était ministre de l’Intérieur. Je lui avais suggéré que l’État nous donne un plus grand pouvoir d’aménagement pour que, avec les maires, nous puissions « déghettoïser » via des opérations à tiroirs. Au lieu de détruire, il faut commencer par construire des quartiers entiers à côté des ghettos. Puis, au fil du temps, faire des opérations à tiroirs avec une partie des personnes qui habitent dans le quartier ghetto qu’on veut détruire. Petit à petit, on reconstruit un nouveau quartier, et on détruit l’ancien. Cela a été fait pour le quartier des Tilleuls au Blanc-Mesnil, c’est en train de se faire pour le quartier du Galion à Aulnay-sous-Bois. JeanFrançois Copé l’a fait à Meaux, Philippe Pemezec au Plessis-Robinson, Patrick Devedjian à Antony… Avec les opérations tiroirs, on ne baisse pas le nombre de logements sociaux, simplement on construit davantage et, en plus, il y a de nouveaux habitants…

La métropole est une frontière artificielle qui déstructure profondément l’Île-de-france.

Jean-Pierre Gonguet : Les organismes que vous dirigez, de Grand Paris aménagement à Île-de-France mobilités, en passant par l’EPFIF, peuvent-ils vous permettre d’être cet aménageur urbain qui peut donner un peu de cohérence au développement du Grand Paris ? Vous voyez-vous en aménageur de ce projet ?

Valérie Pécresse : Je n’ai pas tous les outils pour le faire et je le regrette. Sur la question du Grand Paris, je suis pour une métropole régionale et je l’assume. Je pense en effet que dans les dix ou vingt prochaines années, nous allons complètement revenir du modèle de la métropole hyper dense. On va vouloir de l’équilibre, du produit local, des espaces verts, des espaces de loisirs pour le week-end… Il faut donc absolument que l’on ouvre les Franciliens sur leurs espaces verts de proximité, ceux de la grande couronne, et que l’on redonne une véritable cohérence à un territoire incluant la grande couronne. La métropole est une frontière artificielle. Une frontière qui déstructure profondément l’Île-deFrance. Une frontière source potentielle d’énormes inégalités. Nous risquons d’avoir une Île-de-France à deux vitesses au lieu d’une Île-de-France qui justement s’enrichisse de sa diversité. Une Île-de-France où l’on peut avoir beaucoup plus recours au télétravail, à une vie à la campagne près de la ville, cela suppose des réseaux cohérents. Cela suppose que les gens vivant en grande couronne soient reliés avec la petite couronne de manière très forte, que les réseaux soient les mêmes, qu’il y ait la même qualité de réseaux. Il faut que les transports fonctionnent bien et arrêter de mettre les bons transports au centre et les mauvais à la périphérie. Il faut que tout cela constitue un écosystème cohérent.

Jean-Pierre Gonguet : Les conditions de cette cohérence passent par les financements…

Valérie Pécresse : Évidemment. Pour que l’écosystème soit cohérent, pardon de le dire car il paraît que c’est un gros mot, il faut de la péréquation. Quand des familles quittent Paris pour s’installer en banlieue, les villes de banlieue doivent avoir un peu de la richesse parisienne pour créer des écoles et des services publics. Il faut une instance de péréquation et la bonne instance de péréquation, c’est la Région. Quand on a la cohérence des flux avec Île-de-France mobilités, le développement économique, la formation, la recherche, l’innovation… on a les compétences clés pour réduire les inégalités. C’est pour cela qu’il est très important que celui qui a la compétence transport et développement économique ait également une compétence d’aménagement. Aujourd’hui, cette compétence est partagée avec l’État, c’est pourquoi j’ai pris la présidence de Grand Paris aménagement en décembre dernier, pour assurer cette cohérence.

Jean-Pierre Gonguet : Catherine Arenou, maire de Chanteloup-lesVignes, à la lisière de la métropole, mais à l’extérieur, explique que la métropole a un effet négatif et qu’elle doit se battre pour que des entreprises qui auraient dû venir n’aillent pas de l’autre côté de la frontière, à l’intérieur de la métropole.

Valérie Pécresse : C’est une complète aberration. Ma première décision en tant que présidente de la Région a été de financer EOLE. Ce sera la ligne la plus moderne de transport de l’Île-de-France, pour justement revitaliser toute la vallée de la Seine, une zone où le tissu industriel se délite petit à petit et qui a besoin d’une revitalisation urgente. Nous avons besoin de revitaliser cette vallée de la Seine, il y a même une urgence absolue sociale car entre Cergy et les villes de la vallée de la Seine, on a potentiellement des problèmes de ghettoïsation très, très puissants. Donc, il faut absolument qu’on développe économiquement cette vallée. Sinon, l’effet métropolitain sera dévastateur.

Le pari des métropoles est un mauvais pari.

Jean-Pierre Gonguet : Ce n’est pas une question purement parisienne que celle de la relation entre le cœur de la métropole et ses périphéries…

Valérie Pécresse : C’est effectivement une question pour toutes les métropoles.  J’ai mes attaches familiales en Corrèze et je vois dans cette région, en ce moment, une rébellion forte contre Bordeaux. Ce qu’a fait Alain Juppé est une immense réussite, mais elle aspire l’activité à Bordeaux. On observe qu’il n’y a pas de diffusion de la richesse quand le pouvoir est donné aux métropoles. S’il était donné aux régions, elles feraient les partenariats qu’elles ont intérêt à faire. Les présidents de régions sont des aménageurs par nature : ils sont élus au suffrage universel direct sur des territoires immenses, et structurellement, ils sont tenus à un aménagement du territoire équilibré. Ils sont obligés d’équilibrer leurs régions. Et nous sommes les seuls obligés de le faire. Le président de la métropole du Grand Paris, lui, est élu par un aréopage de maires. Il n’a pas cette même obligation de donner la même dignité à chaque habitant de son territoire. L’État n’est pas la bonne échelle pour faire de l’aménagement du territoire, et le pari des métropoles est un mauvais pari. J’ajoute qu’en Île-de-France, la situation est singulière. On a créé la Métropole du Grand Paris pour qu’elle soit la métropole numéro 1 en Europe. Donc c’est simple, il faut que l’on soit devant Londres dans tous les classements. Malheureusement, en prenant simplement Paris et la petite couronne, nous serons toujours derrière Londres dans tous les classements. Si l’on sort toutes les villesnouvelles, si l’on sort Saclay, si l’on sort Roissy, on sort une immense partie de la dynamique économique de l’Île-de-France. En revanche, si le Grand Paris est l’Île-de-France, on passe devant sur tous les critères : le nombre de chercheurs, le nombre d’entreprises, la fréquentation touristique, etc. Il y a aussi quelque chose que l’on oublie trop, ce sont les 700 000 chômeurs d’Île-de-France. On en parle peu parce que l’Île-de-France est en dessous de la moyenne nationale, mais c’est une anomalie d’avoir 8 % de chômeurs dans une région capitale dans le monde d’aujourd’hui. L’Île-de-France devrait être en plein emploi. Mais ce n’est pas le cas, tout simplement parce que l’on ne va pas chercher suffisamment la dynamique économique qu’on pourrait générer. On devrait mieux se valoriser, se « vendre » davantage. Les Anglais, les Londoniens sont, eux, de vrais commerçants, et savent le faire très bien. Nous, nous ne sommes pas encore assez commerçants. Le Grand Paris, c’est la région.

Jean-Pierre Gonguet : Le développement économique relève de la compétence de la Région, pas de la Métropole. Comment la Région peut-elle influer sur la croissance ?

Valérie Pécresse : Il faut aller chercher la dynamique économique là où elle est. Alors que toutes les régions vont au CES de Las Vegas pour vendre les produits de leurs start-ups, j’y vais, moi, pour attirer les start-ups en Île-de-France. Avec des packages d’accueil pour qu’ils viennent s’installer chez nous. Nous sommes en train de réfléchir à l’Île-de-France de 2030. Pour moi, elle sera polycentrique, avec des pôles de développement très identifiés en grande couronne, avec Roissy qui doit être un hub de développement très puissant, avec Saclay pour la R&D, Marne-la-Vallée comme vrai hub touristique de Paris. Avec une véritable liaison entre Évry et Saclay pour renforcer la dynamique de l’ouest de l’Essonne. Il faut complètement revaloriser Évry-Melun-Sénart, et puis, de l’autre côté, Marne-la-Vallée. Ensuite, Meaux-Roissy, idéalement jusqu’au triangle de Gonesse, malgré tous les problèmes que cela pose…

Jean-Pierre Gonguet : Tel que vous le décrivez, cela ressemble un peu au tracé du Grand Paris Express ?

Valérie Pécresse : Oui. Mais cela peut aussi se faire sans, du moins à court terme. Si l’on réalise bien sa rénovation d’ici 2025, le RER B fera vraiment le boulot. Nous sommes également en train de réaliser le contournement Est de Roissy. Et comme je ne sais pas quand arrivera la ligne 17 du Grand Paris Express, on fait les liaisons routières avec, sur celles-ci, des trains de bus. Je suis pragmatique. On n’arrive pas à faire des métros ? On fait des trains de bus.

Certains élus parisiens n’ont aucune vision des flux qui nous attendent.

Jean-Pierre Gonguet : Est-ce que vous pensez, comme à la Mairie de Paris, que le projet du Grand Paris Express doit être modulable, qu’il doit évoluer ?

Valérie Pécresse : Absolument pas. Ils ont complètement tort. Certains élus parisiens n’ont aucune vision des flux qui nous attendent. 60 000 nouveaux habitants par an en Île-de-France ! Et ces nouveaux habitants ne seront pas à Paris, qui va perdre des habitants. Dans le Forum métropolitain, la Région a mis un million d’euros sur l’avenir des autoroutes. Pourquoi ? Parce que je ne ferai pas de projet, et je refuserai que les architectes commencent à bosser sur nos autoroutes, tant qu’il n’y aura pas une analyse partagée des flux de circulation en 2030. Pour l’instant, toutes les études montrent une augmentation du nombre de véhicules sur les routes d’ici 2030. Avec l’A1 complètement thrombosée, cela veut dire qu’on l’on ne peut pas jeter non plus le CDG Express avec l’eau du bain. Toutes les grandes capitales du monde sont en train de faire des liaisons directes avec leurs aéroports et nous, nous resterions les seuls à freiner alors que nous connaissons déjà l’augmentation du transport aérien dans les dix ans qui viennent ? En revanche, je n’accepterai pas que les travaux du CDG Express se fassent au détriment de la modernisation du RER B. Le transport du quotidien passe avant le CDG Express. Mais cela dit, jamais je ne jetterais le CDG Express ou aucune ligne du Grand Paris Express. Ce serait une erreur fondamentale. Cela montrerait une méconnaissance totale de ce qu’est la vie en banlieue. Cela montrerait également une méconnaissance totale du projet majeur de développer les pôles d’emploi en dehors de Paris. Travailler près de chez soi est une préoccupation de beaucoup de Franciliens, c’est une des clés d’une meilleure qualité de vie.

Jean-Pierre Gonguet : La question des nouvelles mobilités est essentielle pour les Franciliens. Comment faut-il aborder, par exemple, l’arrivée des voitures autonomes et des flottes autonomes de taxis d’ici 2025 ?

Valérie Pécresse : Nous travaillons avec le consortium du véhicule autonome avec Renault et PSA. L’Île-de-France est la première région automobile française, l’une des premières d’Europe. Se débarrasser de la voiture pour désindustrialiser toute l’Île-de-France ne me paraît pas très intelligent. Je préfère l’inverse : soyons les leaders du véhicule du futur. J’ai donc discuté avec les groupes automobiles français, pour savoir ce qui pouvait nous placer devant les autres. Et, comme nous avons de très belles autoroutes, nous avons proposé d’investir 100 millions d’euros sur les autoroutes franciliennes pour les équiper de capteurs afin que l’on puisse aller vers des navettes autonomes sur autoroute. Le train de bus est un sujet majeur pour désengorger les routes et éviter « l’autosolisme ».

Un maire qui bâtit bien, qui bâtit du beau dans lequel on est heureux de vivre, est réélu très triomphalement.

Jean-Pierre Gonguet :  Le colloque précédent Le Monde -EPFIF de 2017 portait sur cette idée de « maires bâtisseurs, maires battus ». Une idée tellement ancrée que dès qu’approchent les élections municipales, les maires freinent les projets. 2019 et 2020, comme toutes les années préélectorales et électorales, vont être, comme d’habitude, très faibles en matière de permis de construire. Comment arrêter ce « stop and go » perpétuel en matière de logements ?

Valérie Pécresse : « Maires bâtisseurs, maires battus », c’est un mythe. Regardez les taux de réélection d’André Santini à Issy-les-Moulineaux, de Philippe Pemezec au Plessis-Robinson, et de bien d’autres. Un maire qui bâtit bien, qui bâtit du beau dans lequel on est heureux de vivre, est réélu très triomphalement. J’ai surtout l’impression que changer la ville reste un formidable défi et que chaque maire en Île-de-France possède un réel pouvoir pour changer la physionomie de sa ville. La Région s’est beaucoup impliquée dans le partenariat avec les maires. On a quasiment multiplié par deux le montant des aides aux communes, y compris pour les maires ruraux. Nous avons simplifié, débureaucratisé, supprimé les périodes de carence, nous avons « décritérisé » pour justement rendre les maires un peu plus maîtres de ce qu’ils veulent faire. Et si le maire fait des choses moches, il sera sanctionné par ses habitants. Je suis légitimiste. Les maires font leur politique mais il faut les aider à la faire, les aider à construire, et mon objectif est qu’ils puissent aller plus vite dans leurs projets.

Jean-Pierre Gonguet :   Les maires sont en fait de plus en plus dépendants des promoteurs et ont de la peine à imposer leur vision de la ville. Le concours « Réinventons la Métropole » en a été la dernière illustration.

Valérie Pécresse : C’est sûr que dans cet appel à projets, c’est le privé qui a pris la main. Le problème de ce concours, c’est que la Région a été totalement tenue à l’écart. L’appropriation par le privé de la plus-value autour des gares du Grand Paris est choquante. Celle-ci aurait dû aller, je l’ai toujours dit, à la Société du Grand Paris. Dans le cadre du Grand Paris Express, l’État aurait dû préempter les terrains et utiliser cette plus-value pour financer les trains. Malheureusement, toute une série de choix ont complètement restreint la marge de manœuvre de la SGP sur l’aménagement de ce qui va se faire autour des gares, et c’est dommage. Il y avait là une plus-value qui aurait dû servir à faire le Grand Paris Express. Je trouve en fait un peu dingue que le Grand Paris Express, infrastructure de 35 milliards d’euros dans une région qui génère 650 milliards d’euros de richesse par an, ne s’autofinance pas ! La SGP devait s’occuper de faire rouler des trains et les gares auraient dû être des outils de rentabilisation. Les choix architecturaux sont par exemple très beaux. Mais si l’on avait dû faire un geste architectural à chaque station de métro, on n’aurait jamais fait le métro. On aurait dû faire des immeubles au-dessus des gares du GPE. D’ailleurs, certains l’ont fait, comme à Issy-les-Moulineaux. L’État devrait être dans une logique beaucoup plus économique, pour rentabiliser. J’aimerais que l’État y retrouve son compte.

Le paradoxe est que les impôts nouveaux qui ont été décidés pour financer le GPE sont en réalité une manière de récupérer cette plus-value foncière. Mais aujourd’hui, les chefs d’entreprise ont beau jeu de dénoncer ces impôts supplémentaires : si l’État avait préempté les terrains, ils auraient tous étés ravis de les racheter.

Valérie Pécresse,
Présidente de la Région Île-de-France

Propos recueillis par Jean-Pierre Gonguet.